Retour sur la conférence de Taha Balafrej sur l’illettrisme chez les jeunes au Maroc

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Ce vendredi 16 septembre 2022, Taha Balafrej, fondateur et directeur de Connect Institute et de MAHIR Center à l’UM6P a animé à Agadir une conférence sous le thème : “Quelle est la problématique la plus pressante à laquelle sont confrontés le Maroc et les Marocains ?” 

Lors de la conférence, Taha Balafrej n’a pas livré rapidement la réponse, mais prenons ici la liberté de le dire d’entrée de jeu : ce fléau auquel sont confrontés les Marocains et dont souffre particulièrement notre jeunesse est l’illettrisme.

L’article ci-dessous présente quelques éléments clés abordés lors de la conférence. 

Le déni

Ce qui est le plus grave, ce n’est pas d’avoir un problème mais de ne pas s’en rendre compte ou, pire encore, de l’ignorer. De s’en accommoder et de ne pas travailler pour le résoudre, et surtout de léguer le problème aux générations futures.  

L’illettrisme est une problématique tellement ignorée dans notre société que nous n’avons même pas de mot en arabe qui désigne ce phénomène. Nous avons un mot pour l’analphabétisme (الأمية), mais pas pour l’illettrisme*. Une chose que l’on ne nomme pas, ne peut être considérée, mesurée et prise en charge.  

Pourtant, ce problème est très grave car il menace notre avenir commun. Il affecte dans la durée l’économie et la sérénité du tissu social, et creuse le gap entre les classes sociales. Ce problème prive les jeunes de la possibilité d’affronter les enjeux de demain. Si nous ne réglons pas ce problème, nous prenons la voie du consumérisme et du suivisme, au lieu de celle de l’autonomie intellectuelle et de l’innovation. 

Pour sortir du déni, commençons par donner un nom à nos maux. Dans l’absence d’un synonyme arabe au mot illettrisme, M. Balafrej propose le mot : اللاحرفية. 

Les conséquences de ce problème nous impactent déjà fortement

L’illettrisme atteint des taux alarmants au Maroc. 66% des enfants marocains scolarisés sont incapables de lire et/ou de comprendre un texte en arabe selon un rapport de la banque mondiale. De nombreux autres rapports abondent dans ce sens.

Bien que nous n’ayons pas de statistiques nationales sur l’illettrisme des jeunes diplômés, Connect Institute est bien placé pour évaluer l’ampleur de ce phénomène. Connect Institute détient des preuves de la gravité du problème au Maroc : des milliers de lettres de motivation écrites par des diplômés de l’enseignement supérieur au Maroc, et qui discréditent complètement leurs diplômes.

La jeunesse marocaine a besoin de toute urgence d’une rééducation pour inverser les séquelles et handicaps causés par l’éducation nationale.

داء العطب قديم

L’expression en arabe ci-dessus, utilisée par le sultan Moulay Hafid à l‘époque de la signature du traité établissant le protectorat français au Maroc, s’applique également à l’illettrisme. C’est un problème dont les racines sont anciennes et qui est également ignoré depuis trop longtemps. 

En 2008, M. Balafrej a écrit ce qui suit dans un article dans le journal l’Économiste intitulé “Basta! كفى” : “A qui, à quoi serviront les autoroutes, les zones industrielles, les ports, les villes réaménagées, le TGV, si la majorité des marocaines et marocains de demain ne savent ni lire, ni écrire, et si la minorité des instruits n’a qu’un seul objectif, celui de quitter le pays pour d’autres cieux!”. 14 ans plus tard, la situation ne fait que s’aggraver.

En remontant encore plus loin dans le temps, M. Balafrej a soutenu sa réflexion par deux extraits tirés de deux livres de penseurs égyptiens des années 40 : Abbas Mahmoud Al Akkad, musulman et conservateur, et Salama Moussa, chrétien, progressiste et socialiste. Les deux ont fait des diagnostics et constats qui sont encore valables aujourd’hui : Les jeunes donnent moins d’importance à ce qui fait réellement la force intérieure de l’être humain et sa culture, et concentrent leurs attentions sur les apparences. 

La France avec seulement 7% d’illettrés a mobilisé la presse et a créé en 2000 une agence nationale pour combattre l’illettrisme. Il y a un film qui a été produit sur la thématique avec un chanteur populaire illettré et qui a été diffusé il y a deux semaines de cela, à une heure de grande audience sur la chaîne la plus regardée en France. Ils prennent le sujet au sérieux et y cherchent des remèdes.

Au Maroc, les rapport faisant état d’un problème majeur en matière d’apprentissage des bases de la lecture et de l’écriture sont nombreux. Mais aucune action d’ampleur n’est entreprise face à ce problème. L’illettrisme chez nous touche à beaucoup plus que 7% de la population, et nous avons des preuves sur cela à Connect Institute.

Notre problème est que ceux qui ne sont pas illettrés, ne sont pas conscients de sa gravité.

Et ceux qui en sont conscients ont déjà quitté le pays.

La jeunesse, plus grande richesse du Maroc et le seul moyen de parer aux différents dangers qui le guettent, choisit trop souvent la fuite physique (30 000 médecins marocains ont immigré à l’étranger), et la fuite mentale (drogues et autres). Ces jeunes doivent forcément sentir qu’ils souffrent d’un mal qui les limite dans leur parcours de vie. Sinon, pourquoi chercheraient-ils à fuir ? 

Sortir du constat et agir

Les fondamentaux qui garantissent à nos jeunes l’autonomie et la dignité sur le long terme sont : la lecture, l’écriture et le débat. Pas le coding, le design et autres compétences techniques qui seront bientôt obsolètes. 

Nous sommes 123e sur l’Indice du Développement Humain. Même l’Iraq et d’autres pays en guerre nous devancent. Il faut agir.

Pour sortir du constat, du diagnostic, il faut en parler. Il faut conscientiser. Les décideurs doivent le savoir. Et les parents doivent aussi nous aider. Il faut qu’ils arrêtent de contribuer au problème.

Le changement ne viendra pas immédiatement et il ne viendra par les cris de protestations.

Le changement vient de l’intérieur, de l’esprit. La solution est là : nourrir l’esprit des jeunes. Et c’est ce que nous faisons à Connect Institute.

Rêvons un peu d’un Maroc où, dans toutes ces salles de billard que l’on trouve un peu partout dans le pays, des jeunes, après avoir joué au billard, prennent un moment pour lire “التثقيف الذاتي”.

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